L’histoire du rouet . Conte pour mains patientes
- Rodier Fabrice
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On raconte que bien avant que les mots ne s’écrivent, les premiers fils naquirent entre les doigts des femmes et des hommes, tournoyant autour d’un simple fuseau, compagnon silencieux de la Préhistoire.
Puis, quelque part en Orient, vers l’an mille, sous le ciel du pays du soleil levant, une roue se mit à tourner. Une roue modeste, actionnée par une main, une manivelle, et une tige pointue qui tirait du chaos un fil continu. C’était la première des roues à filer, et déjà, elle transformait le geste humain en danse circulaire.
La roue voyagea. Elle traversa les routes de soie, les caravanes, les ports, et arriva en Occident, où les corporations médiévales la regardèrent avec méfiance. Car toute nouveauté dérange l’ordre établi. Parce qu’à l’époque médiéval les arts et métiers était régis par des règle strictes et certains avaient vu d’un mauvais œil l’arrivée du rouet et craignaient une concurrence déloyale dans la profession.
. En 1268, à Paris, un décret tomba comme un couperet : « Qu’on ne file point le coton au rouet. » Ainsi parla le prévôt. Et la roue dut attendre, patiente, que les siècles s’adoucissent.
Au XVIᵉ siècle, dans un atelier baigné de lumière du Nord, un peintre fixa sur sa toile le portrait d’Anna Codde (1), assise près d’un rouet dont l’épinglier en U ressemblait enfin à celui que nous connaissons. La roue tournait toujours à la main, mais déjà, elle murmurait l’avenir.
Puis vint le XVIIIᵉ siècle, et avec lui, la pédale. Un simple mouvement du pied, et les deux mains devenaient libres, comme si le rouet avait décidé de s’accorder au rythme du cœur humain. Dans les foyers, il devint trésor de dot, promesse d’hiver productif, de laine filée au coin du feu, de bas, de bonnets, de gants qui réchaufferaient les jours froids ou se vendraient au printemps pour adoucir la vie.
Et pourtant, l’histoire du rouet ne s’arrête pas aux ateliers d’Europe. Elle traverse de nouveau les océans pour rejoindre un homme frêle, au regard ardent, assis sur le sol indien. Gandhi.
En 1920, il fit de la charkha (2) un drapeau, une arme, un souffle. Filer devint un acte de liberté. Un peuple entier reprit la roue entre ses mains pour tisser son indépendance, fil après fil, comme on tisse un destin.
Aujourd’hui encore, chaque rouet porte en lui le murmure de ces siècles, la patience des gestes, la poésie des fibres qui se transforment. Et lorsque la roue tourne, c’est un peu du monde ancien qui revient respirer entre nos doigts.
(2) petite roue à filer portative ( voir présentation de la charkha)


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